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BOOBA IS THE NEW GAUGUIN

Et le fauve rencontra le fauvisme.

 

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(Blasé) « - OK donc un énième article de poseur, bercé trop près des Inrocks, et qui va nous infliger son goût pour la masturbation intellectuelle en surfant sur une vague intuition au lieu d'assumer franchement ses rêves de gros blacks et de plans sket sur une aire d'autoroute »

 

 

BAWAI MORRAY §§§

 

Un singe en hipster

 

Trivialement, Gauguin et B2O partagent d'abord le même public. Et la fascination des hipsters pour Saddam Hauts-de-Seine rappelle ces salons bourgeois où l'on se pâmait de l'exotisme indécent des naïades topless et des teintes exotiques de l'oeuvre de Gauguin. On y retrouve le même appétit pour le sauvage - le bon comme le mauvais - la même condescendante curiosité aussi. C'est que la banlieue leur est aussi étrangère que la Polynésie jadis : elle représente le frisson de l'inconnu, et la perspective d'une aventure. Ces connards rêvent d'y entrer comme on se rend au Mordor, et dans leurs fantasmes de backpackers merdiques elle remplace avantageusement l'Australie ou la Roumanie. Le Val Fourré, c'est the place to be.

 

"Si tu m'vois enculer ta dinde ne crois pas qu'je fête Noël"

"Si tu m'vois enculer ta dinde ne crois pas qu'je fête Noël"

 

S'encanailler par procuration donc, et rêver d'une marinière Ünkut assortie à ses mocassins, mais aussi s'avancer en explorateur urbain, en courageux anthropologue. La banlieue est ce territoire qui reste à cartographier, dont le charme primitif n'est pas que musical, et les mecs écoutent Booba comme on regarde "Rendez-vous en terre inconnue". Le zonard est le nouvel indigène, ses manières sont "charmantes" car tellement curieuses, on veut comprendre ses codes, déchiffrer son langage, et ses graffitis ("check ça Jean-Arthur, on dirait tellement du street art") que l'on exhibe en t-shirt comme une peinture rupestre.

Et chaque album de B2O les ramène à une exposition universelle du 19ème siècle, offre la même distance rassurante : en ces temps bénis où c'est dans une cage que l'on étudiait les sauvages.

 

Rap con cyan

 

Pourtant, on n'irait pas immédiatement qualifier la banlieue parisienne d'exotique, et l'on s'imagine plus aisément dans les bras d'une tahitienne que dans une cave de la cité du Pont de Sèvres. Mais Gauguin et Booba se posent tous les deux comme relai privilégié d'une réalité fantaisiste - voire fantasmée - qu'ils seraient les seuls à percevoir. La banlieue version Booba est d'abord exotique car étrangère au quotidien.

 

"Sale pute j't'offre pas des fleurs, passe-toi là chatte au rouleau"

"Sale pute j't'offre pas des fleurs, passe-toi la chatte au rouleau"

 

Et l'enfer goudronné du Duché de Boulogne n'a pas plus d'arrière-plan que l'utopie naïve de l'Eden polynésien. Les biatches d'aujourd'hui sont les naïades d'autrefois, elles participent du même travail de fiction, produisent les mêmes images d'Epinal. Booba aura beau se réclamer de la street, sa banlieue est un cartoon, grotesque et outrancier, loin des ambitions naturalistes du rap français des années 90s (dont il a toujours voulu s'extraire). Son oeuvre se fout bien de la galère des cités, tout comme Gauguin n'a jamais ambitionné de donner une représentation fidèle des vérités culturelles polynésiennes. Dans les deux cas, l'artiste ne cherche pas à décrire notre réalité, mais nous invite dans la sienne.

 

J'ai craché

"J'ai craché donc va t'habiller"

 

Booba serait donc un rappeur impressionniste, qui aurait fait sienne la célèbre maxime de Gauguin : « Ne copiez pas trop d'après nature. L'art est une abstraction. ». Il nous promène en Maybach dans sa banlieue symboliste qui relie Boulbi et Miami, repère de gangsters modernes qui vivent "soit de l'argent du rap, soit de l'argent du crack" et qui calibrés chemise hawaïenne s'allument tous les quatre matins comme à Caracas. Un tableau qu'il précise d'album en album, ressassant inlassablement les mêmes motifs, comme un peintre retravaillerait le même sujet, avec l'ambition de l'en dépouiller de ses détails. Booba vise l'épure, et l'on pense alors à Saint-Exupéry : "la perfection est atteinte, non pas lorsqu'il n'y a plus rien à  ajouter, mais lorsqu'il n'y a plus rien à retirer".

 

L'adieu au langage

 

Son rap a suivi une courbe inverse à celle de sa musculature. En taillant dans le gras, Booba a pas à pas exclu de ses textes tout ce qui relève du référentiel commun du rap français, soupe primitive dont il s'est défait, comme un chirurgien appliqué retire une dangereuse tumeur. Ce storytelling encombrant fait de cités maussades, de violence policière, de discrimination à l'embauche, en bref de tout ce que le rap peut avoir de social, de réel.

 

Dans le morceau qui clôt Ouest Side - que les caciques du rap considèrent comme son dernier chef-d'oeuvre - Booba crache toute sa mélancolie et semble payer son tribut au hip-hop à papa : violemment social (« Tout commence dans la cour de récréation, Malabar, Choco BN, "sale noir !", ma génération »), intime, misérabiliste (« Le ciel sait que l'on saigne sous nos cagoules/Comment ne pas être un pitbull quand la vie est une chienne ? ») rebelle, samplant Renaud pour prouver sa légitimité culturelle, il y fait pourtant son premier pas vers le turfu (« J'suis trop en avance pour leur demander l'heure»). Et son véritable acte de naissance aura lieu quelques morceaux plus tard (« J'regarde dans mon rétro pas un négro dans mon sillon/J'me fais chier dans ce rap game j'suis seul avec mes millions »).

 

"Pitbull en rut à l'affut d'un lâcher de chiennes"

"Pitbull en rut à l'affût d'un lâcher de chiennes"

 

Le pitbull est devenu rat des villes, et cesse d'être ce môme qui rêve de billets verts pour devenir un ogre qui en fout dans ses Frosties. Dès lors, il n'évoluera plus que dans le jardin de son propre univers, jardin qu'il n'aura cesse de tailler. Et l'épuration ne sera pas que thématique.

 

Booba s'approprie le vocabulaire de la banlieue, son verlan et son argot qu'il pimpe  en -zer (à la façon du javanais) et qu'il adjoint d'emprunts à l'anglais, ou à l'arabe (« On est les meilleurs zebi, refrè refrè, Je fais du ffe-bi ffe-bi, j'suis refait refait »). Sa grammaire est libre, son écriture imagée (« Ma vie manquait de goût, la street m'a passé le sel »), riche en sonorités ( « J'baiserai ces négros à jamais, j'appartiens à l'O.B.S.C.U.R ») voire en onomatopées ( « Brrr! Brrr! Billets verts » qui singe le bruit de la planche à billets), et en creusant ce sillon-là, sa prose devient de moins en moins accessible, même pour les habitués du ter-ter. La couleur est donnée dès le premier couplet de son dernier album :

 

[quote]

D.U.C à l'entrée du domaine
Retiens ces lettres de noblesse
J'suis en no sleep toute la semaine
T'es en topless pour pas finir homeless
Tous les ratepis nous connaissent
Quartiers nord de Marseille, Garges-lès-Gonesse
L.A.M.B.O, no stress
Est-ce le dernier modèle baby ? Oh yes !
Semelles rouges
C'est pas Louboutin c'est le sang de l'adversaire
Est-ce que mon fils est un gosse de riche si j'l'ai conçu dans le RR ?
Fartas, pas de brushing
L.U.N.A ma go sûre
Pas de terma, pas de fucking
Le crime je l'ai appris sans la brochure
J'dois faire du ffre-chi ffre-chi
Liasse longue comme le bre-chi
B.2O.B.A De Vinci
Je n'ai pas deux poumons, j'ai deux blocs de teshi

[/quote]

(Explication de texte disponible sur l'excellent site RapGenius)

 

Plus que jamais une affaire de happy few. Et l'on comprend pourquoi Booba est le lyriciste le plus étudié depuis Georges Brassens [citation needed], qui boxe avec les mots façon Bobby Lapointe. Et quitte à name-dropper, allons-y gaiement : la prose indéchiffrable de Booba en fait un lointain cousin de Mallarmé (association cocasse s'agissant d'un rappeur qui se prétend calibré même sous la che-dou) et les textes du Duc de Boulogne sont faits du même hermétisme que les vers du prince des poètes, empreints du même magnétisme.

 

#SWAGG

#SWAGG2BOURGEOI

 

C'est certainement accidentel, toujours est-il que la langue de B2O est neuve, tout comme le réel qu'elle dépeint, et qu'il malmène la langue française et ses conventions, le rap et ses formalismes comme Mallarmé a pu éprouver la forme convenue de la poésie. Ultime pirouette, Booba lui aussi repousse les classiques et attire les exégètes, comme s'il n'était digne d'être compris que de quelques initiés.

 

Ce qui vient finalement expliquer la fascination qu'il exerce chez les hipsters, qui saisissent ici une occasion de plus de se montrer dédaigneux de la plèbe et de s'en distinguer, comme Booba a pu s'extraire de cette banlieue parisienne, dont on est pourtant jamais censé sortir.

 

 

2 comments

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