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LE COCHON, LA CHÈVRE ET LE MOUTON

Alors que les événements de la Commanderie ont plongé une partie des supporters de l’OM et même plus globalement le football français dans un état de sidération, plusieurs questions se posent : Comment en est-on arrivé là ? Quelles sont les revendications des supporters présents ? Dans quelle mesure cette action était-elle légitime ? Et quelles peuvent bien être les conséquences de ce coup de force ?

La chèvre : Une équipe en état de décomposition avancée

 Une (future) chèvre

On ne peut évidemment pas séparer l’envahissement de la Commanderie de la situation sportive du club actuel (preuve en est que les supporters interrogés sur place ont explicitement cité, parmi leurs griefs, les caprices d’un Dimitri Payet, entre autres). Historiquement, les résultats sportifs ont toujours servi de carburant aux épisodes de fronde les plus impressionnants. Le fait est que l’OM cette saison n’est que l’ombre de lui-même : victime expiatoire d’une campagne de Ligue des Champions dont les supporters avaient été sevrés depuis bien trop longtemps, son parcours en championnat n’est pas beaucoup plus réjouissant, entre un début de saison composé en grande partie de points arrachés presque miraculeusement (Paris, Lille, Lyon, Lorient, Strasbourg, voire Brest) et une période actuelle qui vire au burlesque avec des leaders en faillite plus préoccupés par leur situation personnelle que par leur devoir de mener le reste d’un effectif en état de dépression collectif hors du cercle vicieux dans lequel il s’est enfermé, malgré une période de relative amélioration qui laissait présager une montée en puissance sur la deuxième moitié de saison.

Une chèvre

L’OM, qui devrait au vu de son statut pratiquer un football offensif et protagoniste, s’est bien souvent retrouvé, sans qu’on sache exactement dans quelle mesure il s’agissait d’une situation volontaire ou subie, dans la peau de ces trop nombreuses équipes médiocres comptant sur une réussite offensive maximale et sur la solidité de son bloc pour grapiller les précieux points lui permettant de confirmer sa précieuse qualification en C1. Un péché impardonnable quand il n’est pas suivi des résultats, ajoutant à la tristesse de ces immenses tribunes vides l’infamie d’un spectacle indigne de l’histoire du club.

 

Le cochon : des dirigeants orgueilleux et déconnectés

Un (futur) cochon

Pour autant, il est tout aussi évident que la situation sportive ne suffit pas à expliquer de tels débordements inédits dans l’histoire du club. Après tout, l’histoire récente du club ne manque pas d’épisodes tout aussi dramatiques sportivement, d’autant qu’il pouvait toujours subsister un (mince) espoir de redressement grâce aux premiers travaux prometteurs de Longoria pour son premier mercato complet. Mais aucune des trop nombreuses saisons ratées n’avait abouti à de tels débordements.

 

La faute incombe à une direction qui, bien au-delà de ses choix de gestion douteux au cours de la phase 1 du projet, a multiplié les erreurs de communication basiques. Entre mauvaise calibration des objectifs au départ qui a induit en erreur une partie des supporters qui attendaient un retour rapide au sommet, un refus obstiné d’assumer ses maladresses et une schizophrénie permanente entre une volonté affichée d’afficher sa « marseillitude » à coup de citations d’IAM et d’ancrer le club dans son environnement local (suivi partiellement des faits, pour être totalement équitables) et dans le même temps une incompréhension qui vire parfois au mépris pour la passion des supporters, affiché au grand jour par exemple lors de cette désormais tristement célèbre intervention sur Linkedin, les raisons ne manquent pas de ne plus se sentir représenté par ce président arrogant, fermé à toute critique et qui crée le doute sur son engagement réel.

Dimitri Payet

Les communiqués, d’abord de Jacques-Henri Eyraud puis de Franck McCourt, illustrent bien cette déconnexion totale entre la direction et les préoccupations des supporters. Les premiers font l’erreur d’analyse terrible de diaboliser les supporters présents sur place à la Commanderie en leur déniant précisément la qualité de supporters, d’une manière analogue à un homme politique qui refuserait de considérer comme français des individus rendus coupables de délits ou de crimes dès lors qu’ils appartiendraient à un certain groupe social. Ajoutons à cela l’analogie fumeuse aux événements du Capitole, qui en plus de n’avoir aucun sens (les supporters ayant agi n’ont pas été guidé par des fantasmes complotistes mais des faits et des émotions légitimes) illustre bien cette absence totale d’autocritique et d’analyse lucide sur la conduite à avoir pour apaiser les relations avec les supporters, qui sont effectivement indispensables pour que l’identité et la spécificité de l’OM perdurent.

 

Ces erreurs terribles auront mené non seulement à une rupture avec les supporters, mais aussi avec une partie des médias, par exemple La Provence, qui se fait désormais une joie de suivre une ligne éditoriale ouvertement critique, entretenant encore plus ce cercle vicieux de la défiance entre les parties au mépris d'une certaine mesure qui serait davantage en ligne avec leurs devoirs de journaliste. Citons aussi les nombreux relais médiatiques du projet mort-né de rachat porté par Boudjellal, épisode grotesque mais néanmoins représentatif autant d'un échec de Eyraud et McCourt à appréhender la dimension politique de leur rôle que de la masse de vautours prêts à jouer avec le club dès lors qu'il peut servir leurs intérêts.

 

Ajoutons enfin, à la lueur des derniers événements allant des nombreuses apparitions médiatiques de Eyraud au lendemain des incidents au départ tragi-comique d'André Villas-Boas, entraîneur démissionnaire prêt à renoncer à son pécule avec qui la direction a pourtant choisi d'aller au litige, une obsession de l'autorité, une autosatisfaction aveugle et un besoin d'avoir le dernier mot qui confinent à l'absurde voire au cas psychiatrique (rappelons que le même AVB, aujourd'hui presque désigné comme faisait partie des "forces obscures" menaçant le club, était il y a à peine 3 mois considéré comme l'homme de la situation dont la présence à long-terme était vivement souhaitée). Il devient évident que la direction actuelle est incapable de la moindre gestion de crise et perd jusqu'à la notion même de l'intérêt du club, faisant passer Vincent Labrune pour un valeureux pompier dans des circonstances similaires. Lorsque l'arrogance et le mépris se mêlent à l'incompétence la plus crasse et à une absence totale de bon sens, il devient difficile de ressentir autre chose que du dégoût et de la fureur envers les personnes supposées incarner la parole officielle de l'OM dans l'espace public.

Le mouton : des supporters dans l’impasse

Un (futur) mouton

 

Pour autant, bien que l’équipe (un peu) et la direction (beaucoup) portent une forme de responsabilité dans le contexte électrique ayant permis cette insurrection, il est très difficile pour ne pas dire impossible de soutenir cette action rationnellement pour peu qu’on essaie d’avoir une position éthique et responsable.

D’une part, car les effets de ce coup de force ne seront pas ceux espérés. Il est difficile d’estimer quelles étaient exactement les revendications des supporters ayant pénétré la commanderie ; sans doute qu’eux-mêmes auraient du mal à les verbaliser de manière cohérente. On peut toutefois raisonnablement les résumer à deux points : une amélioration de la situation sportive de l’équipe et un départ de Jacques-Henri Eyraud.

Concernant le premier point, on a bien du mal à voir en quoi des joueurs déjà en déroute mentale pourront être remobilisés à l’idée de voir que leur intégrité physique est menacée dès lors que la série de contre-performances se poursuit ; le plus probable étant plutôt que les recrues fraîchement arrivées et pas encore affectées par l’ambiance pesante de cette saison se fondent dans le moule beaucoup plus vite que prévu en se demandant ce qu’elles ont bien pu venir faire dans cette énorme galère. Et nous ne parlons ici que de court-terme ; à plus long terme, le club risque rien de moins qu’une catastrophe industrielle du même type que ce qui est arrivé au Sporting en 2018, qui pour rappel a subi une saignée considérable de son effectif. La situation était plus grave, des joueurs ayant été blessés et obtenu de partir gratuitement, mais gageons que cela ne motivera pas les joueurs à aligner leurs intérêts sur ceux du club dans l'optique d'un départ.

Un mouton

On pourrait penser que de toute façon un renouvellement était souhaitable ; mais il y a une différence majeure entre renouveler un effectif dans un environnement maîtrisé avec des joueurs vendus à leur valeur et une attractivité normale, et un renouvellement dans un contexte où personne n’a franchement envie de venir s’enterrer dans un club où la haine de la direction est telle qu’une série de contre-performances est susceptible de faire débarquer une foule enragée sous ses fenêtres.

Il est par ailleurs très regrettable que cette action ait lieu à un moment où le club semblait enfin disposer d’une direction sportive capable d’impulser un renouveau et d’ouvrir des perspectives intéressantes pour la saison prochaine, même avec des moyens réduits. Ce serait de plus oublier que tout l’effectif n’est pas coupable de cette situation, et que certains d’entre eux sont bel et bien au niveau individuellement ; et pour ceux qui ne le seraient pas, il ne faut pas oublier que le contexte sanitaire fait qu’il peut y avoir des problèmes physiques et même psychologiques insoupçonnés pouvant expliquer diverses défaillances.

 

Il est facile d’estimer que l’équipe a touché les supporters dans leur dignité ; mais il ne faut pas non plus oublier que l’effectif est confronté à des difficultés inédites aggravées par le fait que l’OM a été cette saison le club le plus touché en L1 par les difficultés de calendrier, entre C1 et nombreux reports de matchs dont les conséquences sont difficiles à évaluer mais ont certainement rendu très complexes les ajustements nécessaires suite à d’éventuelles orientations erronées choisies lors de la préparation. Les cas des seuls Thauvin et Payet ne peuvent être généralisés à l’ensemble des joueurs et du staff ; sans même évoquer les quelques salariés sur place qui sont des victimes innocentes de cette situation, il semble donc très excessif de légitimer ou même de soutenir à demi-mot ce type d'action pouvant s'avérer très traumatisante.

 

Concernant un éventuel départ de Jacques-Henri Eyraud, espérer un départ de sa part suite à un coup de force démontre un manque terrible de discernement. Eyraud, en plus d’être comme décrit précédemment très orgueilleux, imbu de lui-même et fermé à la critique, est aussi un homme de base du projet qui travaille avec McCourt depuis l’origine, et pas un simple salarié opportuniste comme ont pu l’être des Dassier ou Labrune. Il est complètement illusoire d’espérer en faire un fusible, encore plus via un coup de force au terme duquel une démission ou un renvoi reviendrait à donner raison aux assaillants, chose complètement inimaginable au vu du comportement affiché par la direction depuis le rachat.

Un mouton

Mais d’autre part, au-delà de la question des effets à attendre de cette action, se pose aussi la question de la légitimité des effets attendus : est-ce réellement si important, de faire partir Eyraud du club à ce jour, au prix d’une action qui risque de faire des dégâts considérables au club ? Sa grande visibilité médiatique actuelle, avec ses déclarations absolument loufoques et dignes d'un troll parisien en mal de reconnaissance sur les réseaux sociaux sur "l'Olympique des Magouilles", brouille les pistes. Mais en se replaçant dans le contexte de son activité normale des mois précédents, le pouvoir réel d’Eyraud au club est en réalité probablement à son plus bas depuis son arrivée : il a délégué progressivement tous ses pouvoirs de gestion, Longoria semblant avoir les pleins pouvoirs qui n’avaient pas été accordés à Zubizarreta sur le sportif, et Ouvrard ayant pris le relai sur les aspects plus généraux. De plus, beaucoup d’éléments laissent à croire que les personnalités clé du club, telles que Longoria ou André Villas-Boas, sont (ou étaient dans le cas d'AVB) en réalité en contact direct avec McCourt dès qu’une décision importante doit être prise. Eyraud semble donc, en pratique, être réduit à un rôle de superviseur distant du club au quotidien et à un rôle de représentation qu’il endosse de plus en plus rarement, en dehors de la période de crise paroxystique actuelle.

 

Son départ n’en resterait pas moins extrêmement souhaitable, tant sa parole est devenue insupportable en tant que représentant du club, mais la manifestation de samedi avec les conséquences qu'elle a eu semble disproportionnée au vu de l’objectif. En ce sens, les nombreuses marques de soutien de supporters assimilant les personnes présentes sur place à des résistants ou des rebelles luttant contre un ordre les opprimant apparaitraient déplacées ; des actes de nature révolutionnaires ne peuvent se justifier que si les violences réalisées permettent de mettre fin à un état de domination et de violence chronique d’un niveau supérieur, faute de quoi ses auteurs peuvent difficilement être considérés comme autre chose que des dangers publics. Encore une fois, les derniers événements jettent cependant un doute sur ce point, tant Jacques-Henri Eyraud apparaît désormais comme un gestionnaire largué et un communiquant fou dont la moindre intervention entraîne un peu plus du chaos qu'il aimerait tant éviter ; mais, dans la mesure où celui-ci ne pourra de toute façon pas partir à très court terme sans que McCourt ne donne raison à ces agissements, fragilisant ainsi toute la direction actuelle et future, il apparaît vain de poursuivre sur cette route dont il a déjà été établi qu'elle est stratégiquement nulle.

 

Reste l’hypothèse selon laquelle le réel problème serait l’orientation stratégique du club. S’il est établi que leur application a souvent été douteuse, les grands principes du projet (restructuration d’un club qui n’était globalement qu’un grand foutoir, rattrapage du retard sur la formation, recherche d’une stabilité sur le secteur sportif…) relèvent globalement du bon sens et ne semblent pas sujets à controverse. Les objectifs finaux posent toutefois question, car il est assez évident que le but est de faire entrer l’OM de plein pied dans l’élite du football moderne, avec tout ce que cela implique comme dilemmes moraux : intégration clairement souhaitée d’une éventuelle ligue fermée, participation à l’inflation déraisonnée des dépenses et à l’instabilité de l’économie du football, dont on a pu voir les premiers effets avec l’affaire Mediapro impliquant des montages financiers souvent douteux, avec toutes les conséquences désastreuses que nous avons pu voir avec la crise sanitaire : le sentiment que le football est totalement privé de son essence et qu’on ne joue finalement plus que pour atteindre des objectifs financiers.

Un (ancien) mouton

Le football serait donc devenu un marché comme un autre, et la direction prise sous McCourt est assez clairement de faire rentrer l’OM de plain-pied dans ce grand marché déshumanisé. En ressort une forme de malaise existentiel qui s’étend bien au-delà du simple cas de l’OM, et qui pose la question du sens que l’on peut donner au fait d’être supporter de l’OM aujourd’hui. Faut-il devenir un mastodonte performant mais amoral comme les autres et perdre son âme ? Ou entrer en rébellion contre ce système absurde, au prix de devenir une sorte de Sankt Pauli local dont le seul fait d’arme sera d’exister ? La seconde option est difficilement audible pour un club dont le palmarès est une source constante de fierté, mais la première est insoluble pour peu qu’on ait des convictions humanistes.

 

En résulte une certaine forme de schizophrénie de la part de groupes incapables de trancher entre leur rejet d’un foot business aux attributs vomitifs et une envie légitime d’être représentés par une équipe capable d’être à la hauteur de son histoire, qui s’additionne à la frustration des restrictions sanitaires privant les supporters de leur moyen d’expression privilégié. Eyraud est le symbole de cette évolution, mais son départ ne procurerait finalement qu’un soulagement de court-terme tant le club semble de toute façon en marche forcée pour entrer dans le moule de la Super League et du football du futur. Et même un rachat ne changerait rien à cet état de fait, la seule différence étant éventuellement dans un adoucissement des frustrations sportives. La seule façon de résoudre ce dilemme serait donc de prendre ses distances avec ce club, et renoncer au moins partiellement à cette passion qui aujourd’hui cause bien davantage de souffrances que de plaisir, mais cette option est inacceptable pour des ultras dont la vie a été littéralement façonnée par cette passion.

 

Si cette explosion de colère est donc finalement compréhensible, il est difficile de regarder autrement ses auteurs qu’avec de la consternation face à la faiblesse de leurs revendications et des justifications à cet accès de violence, et de la tristesse face à leur destin qui semble être de creuser leur propre tombe, et celle de l’OM avec eux.

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