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AVB (2/5) - Chelsea, une marche trop haute et un peu savonneuse

DOSSIER TACTIQUE | Le recrutement d'André Villas-Boas a poussé l'équipe OMForum à enquêter sur la trajectoire d'un coach annoncé comme un surdoué à ses débuts. Les contextes rencontrés par ce technicien sont radicalement différents de sa période portugaise jusqu'à sa récente nomination. C'est pourquoi nous avons décidé de faire un dossier en plusieurs parties avec chacune un angle différent.


1. Porto ou l'apogée de son dogmatisme

2. Chelsea, une marche trop haute et un peu savonneuse

3. Tottenham, le pragmatisme prend la main

4. L'OM et Bel Ami à la recherche du temps perdu

5. Le coach idoine dans une équation insoluble


À l'été 2011, Roman Abramovich jette son dévolu sur AVB pour en faire le successeur d'Ancelotti à Chelsea, le Mister ayant "échoué" à remporter le titre de Premier League au profit de Manchester United. Un choix de carrière extrêmement risqué s'il en est vu l'exigence du propriétaire russe et la trace laissée par un certain José. Brève analyse du parcours du stratège chez les Blues.

 

Un contexte et des attentes

La pression qui entoure l'arrivée du Portugais est colossale tant les attentes sont élevées et l'effort financier considérable : le club devra dans un premier temps dépenser £10M pour se séparer d'Ancelotti, avant de devoir payer £13.3M à Porto en indemnités. Comme souvent, le contrat est également plutôt lucratif, autour des £90,000 par semaine. Villas-Boas a alors 33 ans, et pour son malheur il traîne cette étiquette de "Special Two". Une réputation de Mourinho bis qui serait encombrante n'importe où en Europe, mais qui sera dévastatrice à Chelsea où nombre de cadres encore au club vouent une admiration sans bornes pour celui qui les a ramenés au sommet.

La situation à Chelsea lors de l'arrivée d'AVB est pour le moins particulière si l'on fait une rapide revue d'effectif.

  • Arrivé de Liverpool l'hiver précédent pour un montant considérable, Fernando Torres ne trouve pas ses marques et est en situation d'échec.
  • Le club est très actif sur le marché des transferts dans un effort de renforcer mais surtout rajeunir l'équipe : arrivées de De Bruyne, Lukaku, Courtois, Mata, Raul Meireles... En revanche, aucun départ significatif à signaler (parce que Zhirkov, bon...).
  • En dehors des cadres Mourinhophiles déjà évoqués (Drogba, Terry, Alex...) on note aussi la présence de Nicolas Anelka, équipier modèle et parangon d'humilité et de camaraderie qu'il est toujours bon d'avoir dans un vestiaire.

Les débuts sont corrects en particulier grâce à un calendrier assez favorable qui permet d'enchaîner un match nul et quatre victoires sur les cinq premiers matchs, avant une défaite face au rival Manchester United. Drogba débute la saison sur le banc au profit de Torres (qui fait un début de saison correct), avant de se blesser. La charnière centrale sur laquelle se repose initialement AVB est constituée du duo historique Alex-Terry. Le brésilien va produire plusieurs performances très en-dessous de son niveau habituel, ce qui le mènera sur le banc avant de l'écarter du groupe de manière quasi-définitive.

 

Un pressing sans adhésion

Les soucis défensifs de Chelsea se matérialisent de plus en plus au fil des rencontres, un comble pour une équipe dont l'ADN est si lié à celui de Mourinho. Un seul clean sheet dans les dix premiers matchs de Premier League, symbole de la difficulté pour l'effectif de s'adapter au style de jeu qu'AVB veut essayer d'installer.

Un court article de ZonalMarking (en anglais) revenait à l'époque sur les différences entre le Chelsea d'AVB et celui de la saison précédente, principalement en termes de pressing et de positionnement du bloc. Attention cependant : ces statistiques donnent une bonne idée du pressing des lignes arrières, mais ne parviennent pas à révéler un des problèmes de cette formation à savoir la faible intensité du pressing des attaquants. Une mesure plus globale et plus intéressante aurait été notre bonne vieille PPDA, mais malheureusement pas de données disponibles pour cette époque.

Cet article fut écrit avant le match contre Arsenal, qui fut celui qui révéla au grand jour les difficultés de cette équipe.

29 Octobre 2011 : Chelsea 3 - 5 Arsenal
Source : ZonalMarking.net

Le positionnement haut de Chelsea et leur volonté de presser laisse d'énormes espaces dans le dos de la défense, que Walcott et Gervinho vont exploiter à merveille. Si les intentions de Villas-Boas d'importer un football plus agressif, plus proactif et moins attentiste sont toujours louées, la comparaison avec la froide efficacité de ses prédécesseurs en termes de résultats commence à faire grincer des dents.

Le Portugais commence lui-même à faire son autocritique, réalisant qu'il va devoir adapter ses aspirations à l'effectif qu'il a à sa disposition, ce qu'il fera en Ligue des Champions contre Valence, match qui verra Chelsea défendre beaucoup plus bas comme ils en ont l'habitude depuis des années. La formation reste un 4-3-3, mais l'animation et les mouvements sont différents.

A Porto, notre 6 devenait parfois un milieu offensif et nous avons essayé de reproduire ça ici. Nous avons constaté que ça ne fonctionnait pas donc c'est une des choses auxquelles j'ai dû m'adapter. En Premier League, vous perdez un peu d'équilibre si vous jouez de cette manière. Ici les transitions sont beaucoup plus directes, ce qui fait qu'il est fondamental que le 6 reste en position.

-AVB

 

Une vaine recherche de verticalité

Autre différence marquante avec la période portugaise : à Porto, les transitions vers l'avant étaient extrêmement rapides. Hulk occupait l'espace sur son côté tout en étant capable de repiquer dans l'axe et monopolisait énormément l'attention de la défense adverse et les forçant à reculer, pour aider son équipe à se projeter vers l'avant.

Il y a plusieurs choses dans ma philosophie qui sont liées aux concepts de construction depuis l'arrière, création d'espaces durant la construction, rotations du milieu de terrain, mouvement, travail des attaquants entre les lignes.

-AVB

Difficile d'adapter cette approche à Chelsea. Après deux ans sous Carlo Ancelotti, l'équipe en place est une formation patiente, calme, une force tranquille qui attend son heure. Les joueurs offensifs tels qu'Anelka, Malouda ou Kalou ne présentent pas du tout les mêmes profils que Varela ou Hulk. Seul Daniel Sturridge se rapproche un peu du portrait-robot mais il demeure un attaquant axial exilé sur un côté, qui n'a pas les mêmes réflexes de pressing et ne présente pas la même menace.

Durant toute la saison, AVB va continuer d'essayer d'imposer un style qui ne correspond pas véritablement aux joueurs présents dans son effectif. L'introduction d'Ivanovic en charnière centrale en lieu et place d'Alex pour plus de vitesse est par exemple un élément clé de cette transformation.

Un tableau statistique comparatif entre le Chelsea d'AVB et ses prédécesseurs et successeurs permet de cerner un peu mieux la différence d'approche :

Shot PG – Tirs par match
SOTPG – Tirs cadrés par match
SOT% – Pourcentage de tirs cadrés
ShAgPG – Tirs concédés, par match
SOTCPG – Tirs cadrés concédés, par match
SOTC% – Pourcentage de tirs cadrés concédés
ShDom – "Shot Dominance". Une mesure qui compare le ratio tirs produits / tirs concédés par rapport au reste des équipes.
Poss – Possession
Avg_PPG – Moyenne de points par match
Source : StatsBomb.com

 

La mesure la plus représentative concerne la dangerosité des tirs concédés : en pressant haut et en essayant de se projeter rapidement vers l'avant sans avoir les joueurs adaptés, le Chelsea de Villas-Boas s'expose et les occasions adverses sont de plus en plus dangereuses. Pour tenter de compenser cela, il introduit parfois un second milieu défensif, et renonce en partie à ses intentions de jeu pour laisser l'équipe faire ce qu'elle sait faire le mieux, l'ayant pratiqué depuis des années : défendre bas et obtenir des résultats au forceps.

A noter aussi le plongeon qualitatif lors de la prise en main de Di Matteo, qui ira certes décrocher une C1 à l'énergie mais dont l'équipe peinait à produire du jeu en Premier League.

Voir cet autre article de ZonalMarking qui montre à quel point Chelsea a fini par laisser le contrôle du jeu à l'adversaire au fur et à mesure de la saison.

Evolution de la différence entre passes réalisées par Chelsea et par leur adversaire

Attention, il ne s'agit nullement d'un point exclusivement négatif - Villas-Boas a toujours répété qu'il n'était pas intéressé plus que ça par le jeu de possession, et une équipe qui recherche la verticalité rapide peut tout à fait laisser le ballon à l'adversaire. Simplement, il s'agit ici de montrer que sans avoir remanié l'effectif titulaire en profondeur, AVB a tenté de faire jouer Chelsea différemment pour mettre en place ses principes de jeu, avant de risquer une adaptation en catastrophe. Qu'il s'agisse de confiance excessive en ses talents de tacticien, d'une mauvaise évaluation des joueurs à sa disposition ou d'une incapacité à faire passer le message, le constat pour le vice-champion d'Angleterre devient vite alarmant.

 

Un vestiaire qui se soulève

Conséquence regrettable mais somme toute prévisible d'un entraîneur qui tente de mettre en place ses idées en travaillant avec des joueurs qui y sont réticents, des tensions au sein du club vont se développer au fil de la saison. La situation de Villas-Boas était déjà inhabituelle à plus d'un titre : peu d'entraîneurs débarquent dans un club du standing de Chelsea pour y faire face à des cadres du même âge qu'eux, et encore moins doivent assumer la succession d'une figure aussi forte que Mourinho, mi-paternelle mi-commandant des armées... à laquelle ils sont assimilés à tort pour des raisons totalement absurdes.

Les hommes forts du vestiaire s'attendent à un successeur de Mourinho et découvrent un entraîneur et des principes de jeu qui ne les intéressent tout simplement pas. Lorsqu'on s'appelle Terry ou Alex, se voir expliquer que l'animation de l'équipe repose en partie sur la vivacité n'est pas le genre d'informations qu'on digère bien.

Durant son court passage à Chelsea, AVB va enchaîner les conflits : Alex et Anelka n'apprécient pas leur temps de jeu limité et demandent à être transférés, AVB répond en les envoyant s'entraîner avec la réserve. Ils quitteront le club en Décembre 2011. Drogba et Lampard n'hésitent pas à faire part de leurs doutes sur les capacités tactiques de leur entraîneur, et même la recrue hivernale Gary Cahill ne se verra accorder qu'un temps de jeu très limité.

Le point culminant de ces tensions arrive après une défaite 0-2 contre Everton à Goodison Park, lorsque Villas-Boas convoque l'effectif lors d'un jour de repos. Les explications sont virulentes, et le Portugais réalise qu'il pèse moins dans la balance que les cadres qui sont là depuis le début de l'ère Abramovich.

Moins d'un mois plus tard, le 4 Mars 2012 après une défaite contre West Bromwich Albion, Villas-Boas est licencié.

 

Conclusion

Il est difficile de comprendre ce qui reste comme un des choix de carrière les plus étranges qu'on ait pu voir. Un jeune entraîneur, considéré comme quasiment surdoué tactiquement et dont les débuts dans son championnat furent très impressionnants, choisit d'être une erreur de casting volontaire pour rejoindre un club dans un contexte qui lui est tout sauf favorable. Villas-Boas savait très bien (ou aurait dû savoir) l'accueil qui lui serait fait dans le jardin de Mourinho, en particulier vu qu'il est lui-même agacé par cette comparaison permanente.

Il était une sorte de précurseur du jeu de transition, à l'époque où une bonne partie de l'Europe ne jurait encore que par la possession barcelonaise, et aurait pu imposer son style dans un club plus modeste qui lui aurait donné le temps de bâtir un effectif correspondant à son projet. Au lieu de ça, il a cédé bien trop tôt aux sirènes de la Premier League pour atterrir dans un traquenard dont il n'avait aucun espoir de sortir indemne.

Cependant, son court passage à Chelsea nous donne une indication importante sur le risque qui est attaché à la présence d'AVB sur le banc marseillais : la possibilité de voir un fin tacticien échouer dans l'installation de son projet de jeu sans l'adhésion des cadres les plus implantés au club. Selon les mouvements à venir du mercato et l'identité desdits cadres qui resteront à Marseille, il y aura matière à être plus ou moins optimiste sur le "projet AVB".

De plus, il faut retenir un aspect un peu étonnant de cette période : pour quelqu'un qui a fait ses armes en tant que "scout" et superviseur de l'opposition, Villas-Boas sembla débarquer en Premier League avec une relative méconnaissance du jeu britannique et sans réaliser que ses ambitions auraient du mal à se concrétiser, en particulier avec Chelsea.

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